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MOLIERE

MOLIERE

Posté le 13.10.2007 par awassapaul
Acte I - Scène I
Madame Pernelle et Flipote sa servante, Elmire, Mariane, Dorine, Damis, Cléante

Madame Pernelle

Allons, Flipote, allons, que d'eux je me délivre.

Elmire

Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre.

Madame Pernelle

Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin:

Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin.

Elmire

De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte.

Mais, ma mère, d'où vient que vous sortez si vite?

Madame Pernelle

C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,

Et que de me complaire on ne prend nul souci.

Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée:

Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée,

On n'y respecte rien, chacun y parle haut,

Et c'est tout justement la cour du roi Pétaut.

Dorine

Si...

Madame Pernelle

Vous êtes, mamie, une fille suivante

Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente:

Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.

Damis

Mais...

Madame Pernelle

Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils;

C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère;

Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père,

Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement,

Et ne lui donneriez jamais que du tourment.

Mariane

Je crois...

Madame Pernelle

Mon Dieu, sa soeur, vous faites la discrette,

Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette;

Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort,

Et vous menez sous chape un train que je hais fort.

Elmire

Mais, ma mère,...

Madame Pernelle

Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,

Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise;

Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux,

Et leur défunte mère en usoit beaucoup mieux.

Vous êtes dépensière; et cet état me blesse,

Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse.

Quiconque à son mari veut plaire seulement,

Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.

Cléante

Mais, Madame, après tout...

Madame Pernelle

Pour vous, Monsieur son frère,

Je vous estime fort, vous aime, et vous révère;

Mais enfin, si j'étois de mon fils, son époux,

Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous.

Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre

Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre.

Je vous parle un peu franc; mais c'est là mon humeur,

Et je ne mâche point ce que j'ai sur le coeur.

Damis

Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute...

Madame Pernelle

C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute;

Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux

De le voir querellé par un fou comme vous.

Damis

Quoi? je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique

Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique,

Et que nous ne puissions à rien nous divertir,

Si ce beau Monsieur-là n'y daigne consentir?

Dorine

S'il le faut écouter et croire à ses maximes,

On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes;

Car il contrôle tout, ce critique zélé.

Madame Pernelle

Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé.

C'est au chemin du Ciel qu'il prétend vous conduire,

Et mon fils à l'aimer vous devroit tous induire.

Damis

Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père ni rien

Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien:

Je trahirois mon coeur de parler d'autre sorte;

Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte;

J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied plat

Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat.

Dorine

Certes, c'est une chose aussi qui scandalise,

De voir qu'un inconnu céans s'impatronise,

Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers

Et dont l'habit entier valoit bien six deniers,

En vienne jusque-là que de se méconnaître,

De contrarier tout, et de faire le maître.

Madame Pernelle

Hé! merci de ma vie? il en iroit bien mieux,

Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.

Dorine

Il passe pour un saint dans votre fantaisie:

Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.

Madame Pernelle

Voyez la langue!

Dorine

A lui, non plus qu'à son Laurent,

Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant.

Madame Pernelle

J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être;

Mais pour homme de bien, je garantis le maître.

Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez

Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités.

C'est contre le péché que son coeur se courrouce,

Et l'intérêt du Ciel est tout ce qui le pousse.

Dorine

Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,

Ne sauroit-il souffrir qu'aucun hante céans?

En quoi blesse le Ciel une visite honnête,

Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête?

Veut-on que là-dessus je m'explique entre nous?

Je crois que de Madame il est, ma foi, jaloux.

Madame Pernelle

Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.

Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites.

Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,

Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,

Et de tant de laquais le bruyant assemblage

Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.

Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien;

Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.

Cléante

Hé! voulez-vous, Madame, empêcher qu'on ne cause?

Ce seroit dans la vie une fâcheuse chose,

Si pour les sots discours où l'on peut être mis,

Il falloit renoncer à ses meilleurs amis.

Et quand même on pourroit se résoudre à le faire,

Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire?

Contre la médisance il n'est point de rempart.

A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard;

Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,

Et laissons aux causeurs une pleine licence.

Dorine

Daphné, notre voisine, et son petit époux

Ne seroient-ils point ceux qui parlent mal de nous?

Ceux de qui la conduite offre le plus à rire

Sont toujours sur autrui les premiers à médire;

Ils ne manquent jamais de saisir promptement

L'apparente lueur du moindre attachement,

D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,

Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie:

Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs,

Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,

Et sous le faux espoir de quelque ressemblance,

Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence,

Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés

De ce blâme public dont ils sont trop chargés.

Madame Pernelle

Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire.

On sait qu'Orante mène une vie exemplaire:

Tous ses soins vont au Ciel; et j'ai su par des gens

Qu'elle condamne fort le train qui vient céans.

Dorine

L'exemple est admirable, et cette dame est bonne!

Il est vrai qu'elle vit en austère personne;

Mais l'âge dans son âme a mis ce zèle ardent,

Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendant.

Tant qu'elle a pu des coeurs attirer les hommages,

Elle a fort bien joui de tous ses avantages;

Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,

Au monde, qui la quitte, elle veut renoncer,

Et du voile pompeux d'une haute sagesse

De ses attraits usés déguiser la foiblesse.

Ce sont là les retours des coquettes du temps.

Il leur est dur de voir déserter les galants.

Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude

Ne voit d'autre recours que le métier de prude;

Et la sévérité de ces femmes de bien

Censure toute chose, et ne pardonne à rien;

Hautement d'un chacun elles blâment la vie,

Non point par charité, mais par un trait d'envie,

Qui ne sauroit souffrir qu'une autre ait les plaisirs

Dont le penchant de l'âge a sevré leurs desirs.

Madame Pernelle

Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire.

Ma bru, l'on est chez vous contrainte de se taire,

Car Madame à jaser tient le dé tout le jour.

Mais enfin je prétends discourir à mon tour:

Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage

Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage;

Que le Ciel au besoin l'a céans envoyé

Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé;

Que pour votre salut vous le devez entendre,

Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.

Ces visites, ces bals, ces conversations

Sont du malin esprit toutes inventions.

Là jamais on n'entend de pieuses paroles:

Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles;

Bien souvent le prochain en a sa bonne part,

Et l'on y sait médire et du tiers et du quart.

Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées

De la confusion de telles assemblées:

Mille caquets divers s'y font en moins de rien;

Et comme l'autre jour un docteur dit fort bien,

C'est véritablement la tour de Babylone,

Car chacun y babille, et tout du long de l'aune;

Et pour conter l'histoire où ce point l'engagea...

Voilà-t-il pas Monsieur qui ricane déjà!

Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,

Et sans... Adieu, ma bru: je ne veux plus rien dire.

Sachez que pour céans j'en rabats de moitié,

Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied.

(Donnant un soufflet à Flipote.)

Allons, vous, vous rêvez, et bayez aux corneilles.

Jour de Dieu! je saurai vous frotter les oreilles.

Marchons, gaupe, marchons.



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